Que peut-il arriver de plus fâcheux pour un bloggeur ou une bloggeuse, qui sans vouloir écrire et poster plus vite que son ombre, aimerait toutefois dégainer (!) à un rythme raisonnable? Une kafkaïenne panne de fournisseur d’internet! C’est ce qui arrive à votre serviteur depuis début septembre. Et on n’est pas dans Kafka pour rien: cette panne ne devrait se résoudre, si les dieux de l’électronique nous sont cléments, que fin octobre… D’ici là, votre bloggeuse doit avoir recours à des expédients, bien aléatoires, et vous prie de l’en excuser humblement.
En parlant de Kafka, c’est justement vers les contrées de l’Europe de l’Est que nous allons nous aventurer pour notre nouvel entretien. Notre recrue est en effet d’origine polonaise, née à l’époque où la guerre froide n’était pas encore un décor jamesbondien, mais une réalité bien palpable. Anouchka, puisque tel est le prénom slave de notre interviewée, est arrivée dans notre hexagone à un âge tendre; néanmoins juste après l’âge de raison, ce qui lui laisse le souvenir vivace de la Pologne au temps du communisme, ainsi que celui du contraste avec notre opulent Occident, sorte de caverne d’Ali baba aux yeux de la petite fille.
Son appétit pour les couleurs et les formes l’ont menée par la suite à effectuer des études en arts appliqués à Paris. Anouchka est devenue graphiste indépendante et illustratrice durant de longues années. En 2009, la voici installée dans la cité azuréenne de Nice où elle fonde une structure de conseil en image et relooking (www.haut-en-couleurs.com). Notre énergique interviewée s’occupe parallèlement d’une jeune structure de coaching et de développement personnel en partenariat avec Christele Gomez (www.be-coaching.com). Sans oublier de cultiver ce qu’elle décrit comme sa grande passion: écrire!
Place à notre interview en deux temps: questionnaire du tac au tac, puis approfondissement de quelques points particulièrement intrigants…
1 – Quelle était ton opinion, tes idées, sur la France avant de venir dans ce pays pour la première fois? (Before you came first to France, what was your general opinion/idea about this country?)
Quand j’étais petite, avant d’arriver en France, j’étais persuadée que la France était un grand Disneyland, genre caverne d ‘Ali baba, les jouets et l’argent poussaient sur les arbres.
2- Tu penses que la France a plutôt une image positive ou négative dans ton propre pays, et quelles en sont les raisons? (Do you think France has a rather positive or a rather negative image in your own country and why is that so?)
En Pologne, les Français sont considérés comme les empereurs du bon goût, de la cuisine et de la mode. Boire du vin français est le comble de la hype.
3-Qu’est-ce qui t’a frappé le plus lorsque tu es arrivée la première fois en France? (What struck you the most when you arrived first in France?)
Manger des bananes et voir des supermarchés pleins (bon, je ne sais pas si tu vas pouvoir faire grand chose de mon expérience, ça remonte à l’époque communiste !!)
4-Es-ce que ton image originelle de la France a évolué après avoir vécu réellement dans ce pays? (Did your original image of France evolve when you experienced the real country?)
Non non, y a toujours autant de bananes. Mais souvent pas assez de sous pour en acheter tous les jours !
5-Quelles sont les choses que tu ne comprends pas en France et que tu ne comprendras jamais? (What are the things you definitely don’t understand in the French culture and will never do?)
Pourquoi on ne mange jamais de grenouilles à midi?
6- Y a-t-il quelque chose que tu détestes en France? (Is there anything you hate in France?)
Les kilomètres d’arbres abattus au nom de l’administration française. La France est un pays de paperasse, une grosse vache en papier.
7- Quelle est la chose que tu préfères en France? (What do you like the most in France?)
Un côte de Provence glacé l’été dans un petit village de l’arrière-pays niçois.
8- Quelle est la personne célèbre de tous les temps que tu penses incarner le mieux la France? (Who is the French celebrity of all times you think embody the best the French spirit?)
Albert Camus.
9-Qu’est-ce que pour toi la “laïcité”? Comment la comprends-tu et qu’en penses-tu? (What is for you “la laïcité”, how do you understand it? What do you think of it?)
N’essaies pas de m’imposer ton Dieu, je n’essaierai pas de t’imposer le mien.
10 -Pour terminer ce questionnaire, dis-moi quelque chose au sujet de la France et des Français que tu n’as pas encore évoqué et que tu aimerais souligner. (To finish this small questionnaire, tell me something about France and the French you would like to point out and you haven’t had the opportunity to say in the previous questions.)
J’ai une jolie french lover à la maison, et j’en suis très satisfaite.
J’aimerais que tu creuses ce que tu dis au sujet de cette époque communiste que tu as vécue, c’est un aspect passionnant ! Tu peux donner des détails au sujet des différences entre la Pologne de l’époque de ta prime enfance etla Francelorsque tu es arrivée ?
Mes souvenirs de la Pologne communiste et du choc ressenti en arrivant en France, à 7 ans, sont essentiellement liés à la bouffe: je n’ai pas le souvenir d’avoir souffert de la faim, je pense qu’on mangeait beaucoup de patates, de betteraves (ça cale !), mais il y avait très peu de viande, de fruits, peu de plats élaborés… Je me souviens des tickets de rationnement, bleus ou roses, et des queues interminables avec ma grand-mère pour avoir quelque chose à la boucherie (sortez les mouchoirs !!). De temps en temps, un paquet nous arrivait de quelqu’un ayant réussi à émigrer “à l’ouest”, en général d’Allemagne. J’ai un souvenir assez précis d’un paquet arrivé chez ma grand-mère avec une orange toute verte, qu’elle avait cachée dans l’armoire en disant qu’il ne fallait pas la manger tout de suite. Je n’avais jamais vu d’orange de ma vie, je pensais qu’elles devaient toute être comme ça, petites et vertes, et il m’a semblé que c’était un trésor, extraordinaire et précieux. On nous envoyait aussi un shampoing qui sentait la pomme, et jusqu’aujourd’hui, j’adore les cosmétiques qui ont cette odeur.
Mes parents ont eu l’autorisation de partir en 1981, le gouvernement communiste a alors permis aux brebis galeuses du régime de prendre leur envol vers les terres promises capitalistes. C’était une immense excitation, la promesse d’une vie meilleure, et je me souviens avoir assuré au petit cousin avec lequel j’ai grandi que j’allais lui envoyer des camions de jouets et de fruits.
En France, le plus grand choc: les supermarchés plein à craquer de bouffe, de fruits, de viande, de gâteaux… Après la découverte des bananes, je me suis ruée sur un chocolat en forme de triangle (le toblerone, je ne sais pas si ça existe encore aujourd’hui)[ ndlr : évidemment que ça existe encore, tu ne hantes plus les supermarchés, Anouchka ?! ] et je demandais sans arrêt à mes parents de m’en acheter.
Nous vivions dans un foyer d’immigrés à la Défense, puis un foyer juif dans le 18e arrondissement. Je me souviens des grands immeubles dela Défense qui m’impressionnaient, de la vie grouillante dans les rues et de la beauté de Paris, les cafés, les cinémas, les restaurants. Tellement différente de la grisaille morne en Pologne. Sous le régime communiste il n’y avait pas de vie nocturne par exemple, et le soir, les rues étaient totalement désertes.
Aujourd’hui, la Pologne a bien sûr beaucoup changé, les gens se baladent dans les rues, vont au restaurant, il y a plein de choses à faire, etc. Mais je crois que dans la tête des gens, surtout les plus âgés, il y a toujours la séparation Est/Ouest. Par exemple pendant des années, dans beaucoup de magasines féminins polonais, il y avait une rubrique du type: Ceux qui ont réussi à “l’ouest”. La rubrique rapportait le succès d’un mannequin, d’une chanteuse ou autre… ayant réussi à s’illustrer en France, en Allemagne, en Angleterre…La France est considérée, par les Nouveaux riches polonais, comme l’empire du bon goût, de la mode, et du vin. Un Polonais pauvre boit de la vodka et mange des plats à base de patates, un Polonais moins pauvre, qui a voyagé et qui gagne du blé, boit du vin… français évidemment !
Peux-tu nous dire pourquoi tu cites Camus comme le Français emblématique ? est-ce que c’est un écrivain qui t’a influencé dans ton désir d’écrire, dans ta pratique de l’écriture ?
Je ne sais pas si Camus est un Français emblématique, je pense en tous les cas qu’il est emblématique d’un certain esprit de révolte et de courage, et c’est une figure que j’admire beaucoup. J’avais 15 ans lorsque j’ai lu pour la première fois L’Etranger, je l’ai lu et relu par la suite, et il reste un des livres qui m’a le plus marqué. Adolescente j’entendais surtout le désespoir et la vision d’un monde absurde, induite par le style économique, distancé et le personnage de Meursault, vide d’émotion. Aujourd’hui, j’y lis l’humour, la poésie de l’absurde, la sensualité, et quelque chose qui me dit “ici et maintenant”. J’ai peu de conscience politique, en tout les cas quelque chose en moi se sent “étranger” à toute prise de position, et j’admire l’engagement que cet homme a pu avoir sans tomber dans le fanatisme d’adhérer à tel ou tel parti, tel ou tel courant littéraire, en restant libre et maître de sa propre vision du monde.
Est-ce que tu te sens biculturelle ? A la fois polonaise et française ? Ou bien essentiellement l’un ou l’autre et si c’est le cas, peux-tu expliquer pourquoi ? Est-ce qu’il y a des choses qui entrent en compétition dans ces deux cultures ? Des éléments qui te semblent antinomiques ?
Je me sens française, d’origine polonaise. Lorsque je vais là-bas, mon polonais est un peu douteux, avec un drôle d’accent d’ici, et je n’ai pas la même maîtrise de la langue, les subtilités, les connotations m’échappent, j’ai parfois le sentiment de parler le polonais d’une petite fille de 7 ans.
Je me sens biculturelle malgré tout, j’ai ramené ici des recettes de plats (le barszcz, le bigos, les pierogi ruskie…) que je fais goûter à ma douce et à mes amis, avec des kilos d’aneth que j’achète en quantité industrielle (une herbe assez peu utilisée en France et la base de quasiment tous les plats en Pologne).
Je crois avoir une certaine mélancolie et une vision des sentiments typiquement slave, un peu torturé, parfois dans la démesure. Même si ce sont des clichés, il est vrai que la Pologne est marquée par une histoire difficile, un climat rude aussi et que le tempérament des gens s’en ressent. La France a un héritage très fort aussi, elle est à la fois fière et lourde de son passé, et j’ai le sentiment global, peu être un peu caricatural, qu’en Europe il nous est plus difficile de nous tourner vers le présent et l’avenir que dans des pays comme les Etats-Unis. La mentalité américaine me semble à la fois plus superficielle, mais aussi plus spontanée, peut être du fait d’une histoire plus récente.
Quand tu rentres en Pologne, qu’est-ce qui te frappe aujourd’hui ? Y a-t-il des choses qui demeurent très différentes de la France ?
La Pologne depuis la chute du mur a vécu la découverte du capitalisme avec un enthousiasme un peu sauvage, peut être proche de celui des français dans les années 50. La crise a calmé le jeu depuis quelques années, mais néanmoins, lorsque je retourne en Pologne, dans certaines régions, on a le sentiment que les Polonais sont des enfants affamés à qui on a ouvert la porte d’un réfrigérateur géant. Je suis retournée cet été à Zakopane, une petite station dans les montagnes connue pour ses réserves naturelles, ses paysages magnifiques, ses chemins de randonnées, etc. Je me souvenais de la ville vu il y a plus de 15 ans comme un charmant petit village aux jolis chalet en bois, calme et paisible. Aujourd’ hui la station ressemble à un véritable Disneyland, des animations pour les enfants partout, des jeux vidéo, des mecs déguisés en tout et n importe quoi, des hôtesses racoleuses pour tel ou tel restaurant ou bar, des magasins à tourisme tous les mètre, du bruit, des cris, une foule constante. un enfer ! Même si certain lieux touristiques en France ressemblent aussi à ça, cela va rarement jusqu’à défigurer totalement le lieu, sans mettre aucune limite à la fièvre consumériste.
Varsovie au jour d’aujourd’hui n’a non plus rien à voir avec la ville que j’ai connue des années plus tôt, la ville est en perpétuelle mutation, on construit dans tous les sens avec l’aide européenne, ce n’est pas toujours réussi, et ce qui frappe les touristes en général, c’est le manque de cohésion au niveau de l’architecture de la ville, car c’est assez différent de l’esprit harmonieux de la plupart des villes françaises. Il y a néanmoins le très bon côté: Varsovie est une ville qui bouge, de nouveaux bars, restaurants, galeries s’ouvrent en permanence, et on sent dans cette mutation constante une soif de rattraper le temps perdu.
MERCI ANOUCHKA POUR CES APPROFONDISSEMENTS … ET HAUT EN COULEURS!






